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Voyage à Timimoun
Gnawa diffusion

Enretien avec Amazigh Kateb, fondateur de Gnawa Diffusion CMTRA : Que représente pour toi l'engagement politique dont fait preuve votre dernier disque, Souk Système ?

Amazigh Kateb : Ca représente un devoir en tant qu'artiste et en tant que « intellectuel » de dire des choses de notre époque, mais pas vues sous un angle étatique, parce que je me rends compte que beaucoup de musiciens sont soit dans des jeux étatiques, soit dans des jeux d'Omertà, de silence, et étant un adepte du bruit et de la musique je préfère continuer là-dedans ! Donc j'aime bien trancher dans l'actualité, mais je crois que je l'ai fait aussi dans les autres disques, pas forcément en français, mais si tu parcours les traductions des textes, il y a des critiques très virulentes sur l'intégrisme en Algérie, sur l'Etat algérien, sur les manipulations des uns et des autres. Pour moi, la musique est une sorte de chronique d'époque. Comment gérez-vous la question de l'identité à travers votre musique ?

A travers Gnawa, j'essaie de recadrer l'identité algérienne, dans un langage qui est afro-africain - à savoir qu'on a souvent, de par la colonisation, de par notre histoire, un tiraillement intrinsèque en chacun, qui consiste à faire toujours un choix entre la tradition et la modernité. Pour moi, quand on verse trop dans le monde arabo-musulman, on va dans l'archaïsme, et quand on verse trop dans le monde occidental, on va vers la désauthentification, on se décalcifie de notre calcium personnel.

Très rares sont les Algériens, ou les Maghrébins au sens large, ou peut-être les Africains au sens encore plus large, qui vivent à la fois leur tradition et leur modernité dans une harmonie totale. On a toujours essayé de cantonner notre identité dans des choses qui ne sont qu'une partie de nous-mêmes, et pour moi le seul pays qui peut accueillir cette Algérie, c'est l'Afrique. C'est pour ça que je travaille sur la musique des anciens esclaves, que je retrace mon identité à travers un instrument de « nègre », parce que mon ancêtre a été esclavagiste, et si je veux être libre aujourd'hui, il faut que je le reconnaisse, il faut que je rende un vrai hommage. Donc ça, c'est pour le premier pan de l'identité, c'est-à-dire une identité algéro-algérienne, en omettant complètement le côté français. En France, par contre, mon message est de dire que l'algérianité et l'identité ne sont pas des choses qui coulent dans les veines, ce sont des choses qui sont vécues, et on a beaucoup plus l'identité de l'endroit où on vit que l'endroit d'où viennent nos parents. Même si le fils d'un Congolais est noir, et qu'il ne ressemble pas au petit français du coin, n'empêche que s'il a grandi là, il ressemble plus en réalité au petit français qu'à un Congolais de Brazzaville.

Donc, c'est une double quête ici en France. Je pense que, de la même manière qu'il y a un tiraillement entre la tradition et la modernité chez nous, ici il y a un tiraillement entre l'identité originelle et la citoyenneté. Et souvent, les autorités mêmes jouent là-dessus. J'ai vu par exemple des flics descendre dans des quartiers, et insulter les beurs en Arabe. Des CRS. J'insulte ton père et ta mère dans ta langue ! La musique gnawa qui vous a inspiré a été redécouverte depuis les années 70, par des musiciens aussi variés que Nass El-Giwan et Randy Weston. Comment vous positionnez-vous dans cette lignée ?

Je ne me positionne pas dans cette lignée-là, parce que je respecte trop ces grands musiciens que tu viens de citer ! En tout cas, la musique gnawa, c'est ce qui m'a réconcilié avec mon identité. J'ai découvert cette musique - ou plutôt, j'ai découvert qu'il y avait des noirs en Algérie - quand j'avais neuf ans. Avant cet âge, je détestais la musique arabe, pour moi c'était de la musique de vieux. J'étais gamin, j'écoutais Elvis Presley, j'écoutais n'importe quoi d'autre, mais pas ça ! Mais quand je suis allé dans le sud [de l'Algérie], j'ai écouté des musiques de cérémonies noires, puisque ma mère m'a emmené ; dans chaque ville du sud, il y a ce qu'on appelle le Ksar, c'est une sorte de Bronx où toute la population est noire. C'est l'ancienne ville des esclaves, et les familles sont restées là. Il y a des cérémonies un peu Vaudou, des choses qui sont vraiment très différentes de ce qui peut se passer dans le nord, même s'il y a des similitudes.

Donc, je me suis retrouvé dans une Algérie encore inconnue, mais que je comprenais très bien ; on parlait ma langue, je comprenais les paroles, les rythmes ne m'étaient pas étrangers... C'est juste que j'étais vraiment à Bamako dans ma tête ! (rires) Ca m'a vraiment mis ma première « baffe » poétique, ce n'était même pas que identitaire ou musical, je crois que c'est la première fois que j'ai senti qu'il y avait de la poésie dans la vie, c'est la première fois que je me suis réellement réconcilié avec une partie de moi-même. A l'age de neuf ans. C'est dire combien notre contradiction commence jeune ! Par la suite, quand j'ai été amené à jouer moi-même de la musique, le patrimoine que j'avais envie de partager, c'était ce patrimoine-là qui m'avait inspiré le partage et qui m'a amené après au chaâbi, aux choses beaucoup plus du nord, beaucoup plus « couleur Maghreb » et moins « couleur africaine ». Mais au départ, le voyage à Timimoun m'a fait découvrir l'africanité de l'Algérie, d'une manière très brute, comme ça peut l'être quand on a neuf ans - d'ailleurs quand je suis revenu j'ai écrit mon premier poème. Et puis j'ai écouté pour la première fois Bob Marley, c'était « Africa Unite », et en écoutant la mélodie, j'avais l'impression que ça venait du sud de l'Algérie, de chez moi. Comme ça j'ai fait directement le pont Timimoun - les Caraïbes en deux mélodies.

Après, en vieillissant un peu, on entend parler de l'esclavage, on apprend qu'ils ont déporté des gens vers certains endroits, on se rend compte que le pandeiro, c'est le bendir ; que le berimbau, c'est l'ancêtre du gumbri, il y a plein de choses qui font dire que tout ça, c'est une grande famille. Donc ça peut parler au monde entier. C'est la même tradition : le gospel, le gnawi, la Santería, c'est la même veine. Même si ceux qui font de la Santería sont des Yoruba, et même si les gnawis sont des Bambara et des Hausa, l'expression de la liberté au sein de l'exil et de la déportation est universelle. Est-ce que tu pourrais nous parler un peu de votre collaboration avec des chanteuses du sud de l'Algérie ?

On a monté un spectacle qui s'appelle Nakhla, qui parle de la féminité et de l'africanité de l'Algérie, par ce qu'au sein de l'« Année de l'Algérie » on n'a pas vraiment fait de place ni a l'Afrique, ni aux femmes. On a voulu inviter des femmes de Timimoun, parce que ça faisait aussi le lien avec toute l'histoire que j'ai eu personnellement avec la musique africaine du Maghreb. Cette création est d'abord l'expression d'une féminité en connivence avec l'homme, c'est-à-dire que ce n'est pas une féminité qui est toute seule, livrée à elle-même, qui s'exprime avec ce qu'elle peut ; on essaie toujours de porter la voix des femmes quand elles chantent, on est là au service des femmes. C'est donc un message de soutien pour les Algériens et les Algériennes, parce que je pense que le combat des femmes n'est rien sans les hommes ; si les femmes se battent c'est pour vivre avec les hommes, et pour vivre bien et dignement. En Occident, on assiste parfois à une dérive complète du combat féministe, qui va chercher dans des histoires qui sont loin de la condition de la femme dans le monde ; actuellement, il y a beaucoup de femmes qui luttent pour pouvoir travailler et faire un enfant sans avoir à choisir entre les deux. Il y a beaucoup de femmes qui luttent pour avoir une sexualité normale, qui luttent encore pour leur libertés premières, et parfois les féministes du monde occidental ont tendance à oublier ça. Elles avancent tellement vite qu'elles sont dans des préoccupations très éloignées de celles des femmes de nos pays.

On essaie également de faire un lien entre la musique du nord et celle du sud, on essaie de remarier nos deux Algéries, de recoller les morceaux musicalement. On a travaillé trois semaines, donc on n'a pas vraiment eu le temps de monter un répertoire entier d'inédits ; dans le lot, il y a trois morceaux qu'on a fait ensemble, donc on va reprendre le travail et jouer en novembre.

Une des particularités de ce projet est que les femmes chantent des chants d'hommes, et que nous chantons des chants de femmes. On inverse les rôles, ce qui est assez révolutionnaire chez nous [en Algérie]. En Algérie, les hommes et les femmes ont besoin de se rencontrer. Chez nous, cette rencontre n'est pas aussi évidente qu'ici. Ca c'est fait dans le cadre d'une résidence ?

C'est une structure qui s'appelle le Ciel qui nous a reçu. Le projet est labellisé Année de l'Algérie, mais j'avais envie de faire ce projet depuis très longtemps. Le tourneur de Gnawa, Tabata Tour, va faire tourner le spectacle. On joue dix fois début novembre au Cargo (l'ancienne Maison de la Culture de Grenoble), mais comme le Cargo est en travaux, ils continuent à faire de la programmation, mais dans un chapiteau baraque installé sur le site Bouchayer-Viallet à Grenoble. Propos recueillis par D.H. Contact :

06 84 75 57 07 / www.gnawa-diffusion.com Concerts :

8 octobre au Ninkasi à Lyon (69),

25 octobre au Hall C à St Etienne (42),

du 5 au 15 novembre à La Baraque à Grenoble (38).


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