Boutique Mon compte
page facebook du CMTRA page twitter du CMTRA page youtube du CMTRA
accueil > nos actions > lettres d'information > lettre d'information n°51. a... > lettres d'information > le chant des possibles
menu
page facebook du CMTRA page twitter du CMTRA page youtube du CMTRA

Le chant des possibles

Entretien avec Catherine Dutheil-Pessin, anthropologue de la voix et de la chanson, enseignante à l'Université Pierre-Mendès France de Grenoble. CMTRA : En quoi consiste l'anthropologie de la voix ? Quelles sont les spécificités de l'étude anthropologique de ce phénomène ?

Catherine Pessin : La voix est un sujet qui a été peu traité par l'anthropologie et il y a des raisons à cela : c'est un sujet difficile ! C'est difficile de parler de la voix et surtout d'en parler de manière rigoureuse et scientifique. Sous une apparence très évidente, c'est un objet d'étude très problématique et complexe. L'une des difficultés est qu'il n'y a pas de vocabulaire spécifique, de concepts adaptés, même en musicologie. Alors on doit passer par d'autres biais, comme l'étude des métaphores qui sont utilisées pour qualifier la voix. Un autre problème de l'anthropologie historique du sonore, de la voix et de la chanson est celui des sources. Ça s'arrête quand il n'y a plus d'enregistrements. Le texte ou la partition d'une chanson, c'est comme un squelette de chanson, c'est mort !

En fait, la voix est parfaitement singulière. Il y a des caractéristiques physiques, acoustiques et expressives qui sont absolument spécifiques à chacun. Il y a une empreinte vocale, tant au niveau du timbre que de la prosodie, de la musique de la voix qui est unique, comme les empreintes digitales. C'est à la fois l'un des intérêts majeurs du travail sur la voix et l'une de ses plus grandes difficultés car il est extrêmement difficile d'établir des classifications, de théoriser la voix. La voix est aussi un objet ambivalent. C'est ce qui supporte le langage, c'est un moyen de communication, porteur de significations et en même temps, elle renvoie toujours au corps. Il y a toujours du corps dans la voix. Elle est toujours double de ce point de vue-là. Chaque voix est unique, mais il y a des déterminants culturels de la voix parlée et de la voix chantée ?

Bien sûr ! Dans le chant, c'est encore autre chose. Le chant n'est plus du langage ordinaire. La différence entre la voix parlée et la voix chantée, c'est qu'elle prend un envol qui transforme complètement les significations ordinaires du langage. La forme n'est plus la même et du coup le sens s'en trouve transformé également. Ce qui m'intéresse c'est de voir comment, dans les différents types de chant, la voix-musique éclate complètement les catégories rationnelles du langage.

Lorsque je travaille avec mes étudiants, je ne m'intéresse pas uniquement à la voix chantée, je donne aussi beaucoup à écouter des expressions vocales qui ne sont plus de la parole ordinaire mais qui ne sont pas non plus du chant. Entre ces deux domaines, il y a tout un champ de possibles de la voix, les cris, les déclamations, les psalmodies, les incantations... Les cultures traditionnelles utilisent cet entre-deux de façon extrêmement riche et diversifiée. Dans beaucoup de cultures de l'oralité, la voix est transformée à des fins religieuses ou magiques. Il y a ce que l'on appelle la voix masque ou la voix travestie, qui est une voix déformée volontairement, parfois à l'aide de décoctions irritantes, pour donner une voix extrêmement gut-turale ou nasale, comme chez les Dogons du Mali. Ce sont des voix ritualisées qui sont sensées être les voix des esprits ou des morts. À mon avis, dans les cultures de la scripturalité, on observe un appauvrissement de cette source-là, celle des pratiques vocales non parlées. Il y a également une éthique des sons et des timbres qui diffère d'une culture à une autre. Les significations qui leur sont attribuées correspondent à des valeurs culturelles. Par exemple, les timbres de voix renvoient à une division symbolique entre le masculin et le féminin. On pourrait penser que cette division recoupe dans toutes les cultures l'opposition vocale du grave et de l'aigu alors que ce n'est pas toujours le cas. Il y a notamment certaines cultures du Sahel dans lesquelles la virilité et la féminité se traduisent par le fait d'avoir une voix tendue ou une voix non tendue. Vous vous intéressez également à la place de la chanson dans la société...

En anthropologie de la voix, la première chose dont on s'aperçoit, c'est que la chanson est un fondamental de l'anthropos, une matrice d'expression et de communication universelle. Il n'y a pas d'humanité sans chant. C'est vraiment un geste fondamental, ce n'est donc pas tellement étonnant que la chanson ait été un élément fort de la culture populaire. Elle accompagne tout, les heures ordinaires et extraordinaires de la vie en société. Boris Vian disait "la chanson, espèce de commentaire permanent à l'existence sous toutes ses formes". Je crois que la situation que l'on vit aujourd'hui dans notre société, où la pratique de la chanson connaît un retrait, est récente et extraordinaire.

Jusqu'à la moitié du 20ème siècle, la chanson est partout. Elle est dans les maisons, dans les ateliers, dans la rue, sur les places publiques, dans les cours. Il y a une vraie culture de la chanson pratiquée par tous. L'industrialisation a contribué à l'amenuisement de la chanson, à cause du bruit des machines et de la rationalisation des cadences. Et puis l'espace public de la chanson a radicalement changé en un siècle. Il devient un espace différé, médiatisé, ce qui entraîne toute une série de modifications. La rue, par exemple, qui était l'un des espaces de la chanson, n'est plus vraiment un lieu de sociabilité. Et puis il y a la mise en spectacle, la professionnalisation et la commercialisation de la chanson, qui ont pour conséquence un déclin de la pratique spontanée. Parallèlement, avec le développement de la radio puis de la télé, on s'est mis à découvrir beaucoup de nouvelles formes de chant. C'est une perte de la pratique au profit de la réception, de l'écoute et du regard. Ce qui caractérise notre époque c'est peut-être qu'il y a une uniformisation dans les médias, mais d'un autre côté, les gens ont de plus en plus accès à des façons de chanter très différentes. Je pense qu'on est dans une période où il y a une demande très forte en matière de musique, de diversité des expressions culturelles.

Et en même temps, j'ai pu constater dans mes enquêtes et dans celles du Ministère que les goûts et pratiques des Français vont dans ce sens-là, qu'il y a un regain très récent d'intérêt pour la voix chantée et pour la pratique chorale. Les gens chantent moins de façon spontanée, traditionnelle mais ils vont de plus en plus dans des lieux spécialisés pour acquérir une pratique du chant. Une certaine pratique de la chanson qui passait par l'école, par les parents s'est perdue au profit d'un apprentissage plus académique et institutionnalisé. Quel est votre sujet de recherche actuel ?

Il porte sur la chanson réaliste et plus particulièrement sur la voix des chanteuses de ce genre. C'est un type de chanson qui commence à la fin du 19ème siècle avec Aristide Bruant dans les cabarets de Montmartre et qui s'achève avec Edith Piaf.

Ensuite on trouve, bien sûr, des héritiers de la chanson réaliste, y compris parmi les groupes actuels. Je me penche sur l'histoire de ce genre chansonnier, sur ses racines, son développement, ses spécificités. Il a deux particularités importantes. C'est d'abord un chant tragique, un chant de plainte, qui raconte toujours des histoires mélodramatiques, de mort, de départ, d'histoires impossibles. C'est également un genre féminin, une plainte portée par la voix des femmes. On trouve parmi les grandes chanteuses réalistes Fréhel, Damia, Yvette Guilbert, Edith Piaf... Ce qui caractérise ces femmes, c'est un certain type de voix, celui des goualeuses, avec un accent faubourien, en étirant certaines syllabes ou en mangeant des voyelles. La goualeuse a aussi un certain port de voix qui est assez proche de la technique vocale des chanteurs de rue qui doivent faire porter la voix très loin ou très haut dans les cours d'immeuble. Je m'intéresse également aux dimensions sociales de la chanson réaliste. La première à être arrivée sur les planches des cabarets, c'est une chanson d'Aristide Bruant. C'est quelqu'un qui avait un grand talent d'animateur, de goguettier, et qui a beaucoup puisé dans les répertoires des quartiers pauvres de Paris, dans les bouges, les lieux mal famés. Il est allé collecter ces chansons de la pègre, ces "drames de barrière", puis les a interprétés dans son cabaret de Montmartre devant un public d'artistes, de bohêmes et de bourgeois. Ce n'est pas une confrontation directe entre la bourgeoisie et la rue, c'est Bruant qui met ce répertoire en représentation. Dans ses chansons, on voit ces miséreux, ces loqueteux, qui ne travaillent pas, qui volent et qui terminent souvent sur l'échafaud. C'est un drame social qui est mis en scène et qui va avoir un succès extraordinaire. Avec les chanteuses réalistes et notamment avec Fréhel, ça se modifie un peu. Les chansons vont commencer à être écrites par des auteurs-compositeurs professionnels qui reprennent cette veine-là mais qui la remanient. Du coup ces chansons vont s'éloigner de leurs origines sociales, de leurs terreaux pour devenir quelque chose de plus abstrait et de plus individuel.

Je m'interroge sur ce regain du drame, de la plainte à ce moment-là de l'histoire, porté par la voix des femmes. J'essaye de voir quels en sont les références dans notre culture proche ou lointaine, parce qu'il y a eu d'autres moments dans l'histoire où les femmes et la plainte ont été mises au premier plan. Cela renvoi à des choses connues de l'anthropologie : ce sont souvent les femmes qui pleurent le mort. Il y a une expression sociale des sentiments qui est, comme le dit Marcel Mauss, souvent portée par les femmes. C'est une sorte de constante anthropologique.

Il y a des moments de l'histoire ou le pathos ressurgit dans l'art, où l'expression de la douleur est poétisée, musicalisée, déclinée sous d'autres formes. Cela ne renvoie pas uniquement à la douleur mais au plaisir de la douleur, au goût des larmes. La voix joue un rôle très important dans ce domaine. Propos recueillis par Y.E. Ouvrages de Catherine Dutheil-Pessin

"Dire la voix, étude transversale des phénomènes vocaux", l'Harmattan, Paris 2000.

"Le visage et la voix, l'interprétation de la chanson réaliste". À paraître en 2004. Contact

[catherine.pessin@upmf-grenoble.fr->catherine.pessin@upmf-grenoble.fr]


logo CMTRA

46 cours du docteur Jean Damidot
69100 Villeurbanne

communication@cmtra.org
Tél : 04 78 70 81 75

mentions légales

46 cours du docteur Jean Damidot, 69100 Villeurbanne

communication@cmtra.org
Tél : 04 78 70 81 75